Théâtre d’opéra spatial: l’image qui a relancé le droit d’auteur

Théâtre d’opéra spatial est une image générée par le logiciel Midjourney à partir de centaines d’instructions textuelles écrites par l’Américain Jason M. Allen. Elle a remporté la catégorie arts numériques de la Foire d’État du Colorado le 29 août 2022. C’était l’une des premières œuvres produites par une intelligence artificielle générative à obtenir un prix dans une compétition artistique reconnue. Elle est devenue depuis le centre d’une bataille de droit d’auteur qui relance le débat sur ce que signifie être l’auteur d’une image. Le titre associe le mot opéra à l’esthétique de la science fiction, un croisement proche de ce que la littérature anglophone appelle le space opera.

Le concours n’a été que le premier épisode. Depuis 2022, l’image sert de cas d’école pour une question inédite: une personne qui pilote une intelligence artificielle par des instructions successives peut elle revendiquer la qualité d’auteur. Le bureau américain du droit d’auteur a répondu non à trois reprises. L’affaire est aujourd’hui devant un tribunal fédéral, sans décision au moment où ces lignes sont écrites.

Comment l’image a été fabriquée, étape par étape

Jason Allen a utilisé Midjourney, un outil qui transforme une description textuelle en image par un processus de diffusion. Le logiciel part d’un bruit visuel aléatoire et le reconstruit progressivement pour correspondre au texte fourni. Le même texte, relancé deux fois, ne produit jamais exactement la même image. Ce détail technique structure tout le contentieux qui suit. Selon le dossier déposé auprès du bureau du droit d’auteur, Allen a saisi et modifié ses instructions au moins 624 fois avant d’obtenir la version qu’il jugeait aboutie. Il a ensuite retouché le résultat dans Adobe Photoshop pour corriger des défauts visuels. Il l’a enfin agrandi avec un outil nommé Gigapixel AI.

Un prix de 300 dollars, pas 750

Plusieurs pages francophones consacrées à l’œuvre attribuent au prix un montant de 750 dollars. C’est une confusion entre deux événements distincts. Le prix remporté à la foire, catégorie artiste émergent, s’élevait à 300 dollars. Les 750 dollars proviennent d’une vente ultérieure. Deux des trois tirages sur toile exposés par Allen ont trouvé preneur après le concours, pour cette somme cumulée. Un article confond donc une récompense et une transaction commerciale sous un seul chiffre. Quiconque cherche le montant exact du prix tombe alors sur une valeur fausse.

Élément Montant Nature
Prix du concours 300 dollars Récompense de la Foire d’État du Colorado, 29 août 2022
Vente de deux tirages 750 dollars Transaction commerciale postérieure, sans lien avec le prix

Le concours n’a enfreint aucune règle

Allen avait soumis trois variantes sous des titres proches. La première s’appelait Théâtre d’opéra spatial, la deuxième Theatre Opéra Spatial, la troisième Théâtre de l’opéra de l’espace. Il avait signalé aux organisateurs qu’il avait utilisé Midjourney. Le règlement de la catégorie numérique de 2022 définissait les arts numériques comme toute pratique artistique employant la technologie numérique dans le processus de création. Rien n’excluait les générateurs d’images. Les deux juges ont déclaré après coup n’avoir pas su que Midjourney reposait sur une intelligence artificielle. Ils ont néanmoins maintenu qu’ils auraient primé l’œuvre de toute façon. L’une d’elles, l’historienne de l’art Dagny McKinley, a dit y voir un écho de la peinture Renaissance. La foire a modifié son règlement dès 2023 pour exiger la déclaration explicite de tout usage d’IA. Le vide réglementaire n’était donc pas comblé au moment du concours. La catégorie comptait 18 images soumises par 11 participants, tous résidents du Colorado, seule condition d’accès à la foire.

Trois refus du bureau américain du droit d’auteur

Allen a déposé sa demande d’enregistrement le 21 septembre 2022. Le principe juridique en jeu tient en une phrase. Le droit d’auteur américain protège la contribution humaine identifiable dans une œuvre. Il exclut ce qu’une machine produit sans intervention humaine suffisante. La question posée par le dossier était de savoir où placer la limite quand un humain guide la machine sans dessiner directement l’image.

Date Étape
21 septembre 2022 Dépôt de la demande d’enregistrement
Décembre 2022 Premier refus, contribution jugée inséparable entre Allen et Midjourney
Janvier 2023 Première demande de réexamen
Juin 2023 Second refus, retouches Photoshop jugées enregistrables mais pas la partie générée
12 juillet 2023 Seconde demande de réexamen
5 septembre 2023 Refus définitif du comité d’examen

Dans sa décision finale, le comité d’examen a jugé que la part générée par l’IA dépassait le seuil négligeable. Cette part devait donc être exclue de toute protection. Allen a refusé cette exclusion pour son dépôt.

the Work lacks human authorship

Comité d’examen du bureau américain du droit d’auteur, décision du 5 septembre 2023

Le chiffre de 624 instructions provient directement de ce document officiel. D’autres sources en ligne avancent 600 ou 642, des approximations qui circulent depuis les premiers articles de presse. Le dossier déposé par Allen lui même reste la référence la plus fiable, puisqu’il s’agit de sa propre déclaration sous serment auprès de l’administration.

Le refus n’a pas fait consensus parmi les défenseurs des libertés numériques. Kit Walsh, avocat de l’Electronic Frontier Foundation, a néanmoins jugé la décision juridiquement correcte lorsque Allen a annoncé vouloir poursuivre la contestation. Un précédent voisin éclaire le raisonnement de l’administration. Dans le dossier Zarya of the Dawn, le bureau avait accepté de protéger le texte et l’agencement d’une bande dessinée conçue avec Midjourney. Il avait en revanche refusé la protection des images individuelles. La distinction retenue est constante depuis. L’arrangement humain peut être protégé, la production brute du modèle ne l’est pas.

Ce que dirait le droit français sur le même dossier

Le droit d’auteur français n’utilise pas la notion américaine de human authorship. Il retient un critère voisin dans son effet. L’originalité s’apprécie à l’empreinte de la personnalité de l’auteur sur l’œuvre, selon une jurisprudence constante de la Cour de cassation. Une image entièrement issue d’un algorithme, sans choix identifiable au delà du choix des mots, aurait du mal à satisfaire ce critère. Des juristes français ayant commenté l’affaire Allen, dont Casey Joly, soulignent que la difficulté est la même des deux côtés de l’Atlantique. Il faut démontrer, œuvre en main, quelle part du résultat vient d’un choix humain traçable et quelle part vient du modèle. Aucune juridiction française ne s’est prononcée sur un dossier identique à ce jour. La comparaison reste donc au niveau de la doctrine, pas de la jurisprudence.

Où en est le procès en 2026

Après l’échec de ses recours administratifs, Allen a assigné la registre du droit d’auteur devant un tribunal fédéral du Colorado le 26 septembre 2024. L’affaire porte le numéro 1:24-cv-02665. La procédure a d’abord été transférée sur le rôle réservé aux recours contre les décisions d’agences fédérales, en février 2025. Un précédent voisin a ensuite pesé sur le dossier. En mars 2025, une cour d’appel fédérale a tranché un dossier voisin, l’affaire Thaler contre Perlmutter. Elle a confirmé le refus de protéger une image entièrement produite par une machine, sans aucune intervention humaine. Allen s’appuie précisément sur la différence entre les deux dossiers. Lui a modifié ses instructions des centaines de fois et retravaillé le résultat, alors que Thaler revendiquait une création autonome de sa machine.

Allen a déposé une demande de jugement sommaire le 25 août 2025. Le bureau du droit d’auteur a répondu par sa propre demande le 16 janvier 2026. Allen disposait ensuite jusqu’au 27 février 2026 pour répliquer. La Cour suprême a par ailleurs refusé le 2 mars 2026 d’examiner l’affaire Thaler. Cette décision laisse debout la règle de l’auteur humain, sans trancher le cas plus complexe d’Allen. Selon les observateurs du dossier, un jugement du tribunal du Colorado était attendu au deuxième ou troisième trimestre 2026. À la date de publication de cet article, aucune décision n’a encore été rendue.

Ce qui reste incertain

Trois points ne sont pas établis à ce stade. Le calendrier exact du jugement n’est pas fixé, seule une fourchette trimestrielle circule chez les observateurs juridiques. La comparaison avec le droit français reste doctrinale, faute de décision rendue sur un cas comparable en France ou dans l’Union européenne. Le nombre précis d’instructions saisies par Allen varie enfin selon les sources secondaires, même si le document officiel du bureau du droit d’auteur retient le chiffre de 624.

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